Le débat sur le tourisme à Bruges se déroule souvent en termes généraux. On y évoque l’affluence, la qualité de vie et l’équilibre, mais rarement les dynamiques concrètes qui s’opèrent en coulisses. C’est pourtant précisément là que les contradictions apparaissent au grand jour.
On constate tout d’abord que toutes les formes de tourisme ne se valent pas. La distinction entre le tourisme d’une journée et le tourisme de séjour est fondamentale, non seulement en termes de durée, mais aussi en termes de comportement et d’impact. Et cette différence ne cesse de s’accentuer.
Le tourisme d’une journée évolue en effet. Les visites sont de plus en plus courtes et éphémères. Il existe aujourd’hui des circuits organisés où les visiteurs indiquent à l’avance quels chocolats et en quelle quantité ils souhaitent acheter, après quoi ceux-ci sont simplement déposés sur leur siège dans le bus alors qu’ils ne se promènent dans la ville que pendant à peine une heure. L’interaction avec la ville est ainsi réduite au minimum. La plus-value économique pour les commerçants et les restaurateurs locaux est à l’image de cette situation : pratiquement inexistante.
Dans le même temps, l’afflux de ce type de visiteurs continue d’augmenter. Les mesures prises, telles que la limitation des groupes à vingt personnes par guide ou l’interdiction de s’arrêter à certains endroits, régulent surtout la forme, et non l’ampleur. Elles assurent la fluidité du trafic, mais ne permettent pas de réduire ou de limiter le nombre de visiteurs. Les propositions visant à faire contribuer les touristes des croisières et des autocars restent également vagues pour l’instant. On ne sait pas encore comment et quand cela sera concrètement mis en œuvre, et les annonces précédentes ont déjà été reportées à plusieurs reprises. Il est d’ailleurs frappant de constater que c’est bien la première chose qui apparaît lorsque l’on recherche en ligne « taxe touristique Bruges ».
De plus, le tourisme d’un jour est activement encouragé. Les bus peuvent déposer des touristes de manière pratiquement illimitée, sans limites claires ni moyens de gérer les pics de fréquentation. Le terminal de croisière rénové de Zeebruges et le réaménagement des abords de la gare assurent une circulation plus fluide vers le centre-ville. Des investissements compréhensibles en matière de mobilité et de sécurité — mais avec un effet secondaire évident : ils augmentent la capacité à acheminer plus rapidement un grand nombre de visiteurs d’un jour vers la ville. Au cours des mois d’été, le nombre de touristes étrangers d’un jour qui ne restent qu’une à trois heures a même augmenté de 29 %. Il est difficile de comprendre pourquoi cette évolution suscite si peu d’attention.
En revanche, la situation est tout autre pour le tourisme de séjour.
Quiconque séjourne plus longtemps à Bruges constate que les obstacles se multiplient. Non seulement en raison d’une taxe de séjour plus élevée, mais aussi à cause de nouvelles réglementations en matière d’hébergement. Ainsi, les conditions applicables aux chambres d’hôtes ont récemment été renforcées : alors qu’au niveau flamand, 40 % de la surface doit être privée, ce pourcentage a été relevé localement de 50 % à 70 %, et le nombre de chambres a été limité à trois. Ce sont là des mesures qui ont un impact direct sur la rentabilité et l’offre, et qui sont en outre mises en place de manière peu visible dans le débat public, sans transparence quant au processus décisionnel formel et à l’approbation par le conseil municipal, ce qui suscite une nouvelle fois des interrogations.
Les locations de vacances seront elles aussi soumises à une imposition plus lourde. À partir de janvier 2026, outre une taxe forfaitaire (qui ne s’applique plus aux hôtels), une taxe par personne et par nuit sera également prélevée, à l’instar de ce qui se pratique dans les hôtels et les chambres d’hôtes. Il est frappant de constater que ce type d’hébergement attire généralement des clients qui restent plus longtemps. En d’autres termes, plus le séjour est long, plus la charge fiscale est lourde.
Cela crée une incitation curieuse. Les séjours courts sont implicitement présentés comme plus attrayants que les séjours plus longs. Ou, pour le dire plus clairement : une ville qui affirme vouloir promouvoir un tourisme de qualité semble, dans la pratique, organiser exactement le contraire.
Ces mesures s’inscrivent souvent dans un contexte plus large lié au logement et à l’accessibilité financière. La hausse des loyers et les tensions sur le marché immobilier constituent des problèmes réels. Mais le lien avec l’hébergement touristique est parfois présenté de manière trop simpliste.
C’est surprenant, surtout dans une ville qui a instauré dès 2002 un moratoire sur les locations saisonnières et qui a ainsi évité de se retrouver dans des situations similaires à celles de villes comme Barcelone ou, plus près de chez nous, Anvers. Depuis lors, le nombre de logements de vacances n’a pas connu de hausse explosive, mais a plutôt diminué. Il est donc difficile de continuer à désigner ce secteur comme l’une des principales causes de la hausse des prix de l’immobilier.
Plusieurs facteurs entrent en jeu : l’inflation, la hausse des coûts de construction, les contraintes urbanistiques, le durcissement des normes et les réglementations supplémentaires, … Réduire l’ensemble à une seule cause ne rend pas justice à cette complexité.
Dans d’autres villes européennes, où la pression exercée par le tourisme d’un jour est souvent encore plus forte, on tente justement d’encourager activement le tourisme de séjour. On y choisit par exemple de permettre, outre aux habitants, aux touristes de longue durée d’utiliser gratuitement les navettes reliant l’aéroport, les parkings ou les gares au centre-ville. Ce système présente un double avantage : il rend les séjours plus longs plus attractifs et éloigne les voitures étrangères du centre-ville.
C’est précisément ce dernier point qui constitue l’une des principales sources de frustration pour de nombreux habitants de Bruges : les plaques d’immatriculation étrangères qui bloquent la circulation dans les rues étroites ou qui ne se renseignent pas sur la politique de stationnement de Bruges. C’est un exemple concret de la manière dont la mobilité et le tourisme s’entrecroisent, et de la façon dont des choix ciblés peuvent faire la différence dans ce domaine.
Dans ce contexte, un paradoxe difficile à ignorer se fait jour. D’une part, le tourisme de séjour, qui implique davantage de temps, d’argent et d’engagement, est soumis à une fiscalité plus lourde et à une réglementation plus stricte. D’autre part, un flux croissant de touristes d’un jour, qui passent de moins en moins de temps sur place et dépensent de moins en moins d’argent localement, échappe largement à ces mesures.
On devine facilement l’effet : l’un est freiné, l’autre facilité.
Sans que cela soit explicitement mentionné, l’équilibre s’oriente ainsi davantage vers des visites courtes, intenses et superficielles. Un modèle dans lequel la ville sert de plus en plus de décor et de moins en moins de lieu où séjourner.
Si l’on poursuit dans cette voie, on aboutit inévitablement à une ville que l’on se contente surtout de regarder, mais que l’on ne vit pratiquement plus. Un lieu où l’authenticité cède la place à la circulation, et où l’activité économique se détache de ses racines locales.
Une ville qui évolue peu à peu vers le musée à ciel ouvert de Bokrijk …

